Une biographie ouverte

 

Mémoires d’une mauvaise graine de Georges Emily (Inédit)

Je me souviens de ma manière peu civile de lui tourner le dos, à ce Guillon*. C’était l’occasion de ma première apparition…

Je m’ennuyais en salle d’étude.

Un vent passa. J’entendis, derrière moi, un petit ricanement. Je sentis peser l’ironie d’un regard. Machinalement, je me retournais.

Avec une profondeur masculine et la pertinence d’un enfant portée par une voix rauque, un bonnet vert fiché sur la tête, Ricky me dit : « Va falloir que t’apprennes à oser… si tu veux dev’nir un homme. »

Alors, il me demanda mon cartable et, muni de marqueurs, il commença à dessiner au dos, bien visibles… une tombe avec sa croix… un éclair de chaque côté… et le nom au dessus d’un groupe de rock.

AC/DC

Je le regardai s’appliquer en prenant l’air béat. Puis il me laissa à mon sort : je m’enfonçai dans les couloirs en sautillant avec un sourire jaune…

Finalement, je pris la tangente en suivant, l’air pâlot mais la démarche plutôt virile, l’oblique trajectoire que m’imposait mon sac.

Cela déboucha sur un hangar à vélo… à l’entrée du collège…

Là, pour me redonner des couleurs, je me mis à fumer en compagnie des têtes fortes qui se réunissaient matin, midi et soir pour frimer en écrasant du pied leur tétine.

Ils me demandèrent de faire le guet : « 22 ! »

Je commençai à parler bas aux filles parce que j’avais mauvaise haleine. Mais je devins assez furtif… pour embellir ma silhouette… aux vitres ou aux vitrines des magasins. Je pris goût à la flânerie et me mis à rêver : que serai-je plus tard ? 

J’allai en ville pendant les heures d’étude, en jetant un coup d’œil à l’intérieur des voitures, où des paquets de cigarettes, bien en vue, étaient susceptibles d’être volés.

*

La cigarette à douze ans, ça ouvre des chemins sur l’inconnu. On reste, le matin ou à midi, dans des zones périphériques du collège, des espaces marginaux où l’on cherche les angles morts pour ne pas être vus du surveillant posté derrière une fenêtre.

Le mercredi matin, nous ne prîmes jamais la peine de nous rendre au collège ; le bus nous lâchait au centre-ville. Et nous commencions notre journée en faisant les magasins avec l’argent volé dans le porte-feuille d’un parent pour acheter des gâteaux, des jus de fruits et, bien sûr, des cigarettes.

Nous descendions par un vieil escalier qui me donna à chaque fois le vertige, à côté de l’église, jusqu’au bord d’un lavoir encastré dans la pénombre où nous avions prêté serment, en dépit de nous-même, pour nous lier l’un à l’autre.

Nous avalions nos bonbecs à la hâte, hasardions en riant quelques jokes. Et nos dialogues, du même acabit, finissaient par se perdre dans le silence. Engloutis. Par le glou-glou de la fontaine dont le volume augmentait jusqu’à devenir catastrophique. Tant, à la longue, nous étions las de nous parler.

En face, des enfants de l’école maternelle, agrippés au grillage nous sortaient de notre torpeur en nous lançant, trop loin pour nous distinguer : « Oh les amoureu-eux… Oh les amoureu-eux… »

Et puis nous remontions au pas de course au collège, dans l’odeur du tabac et la crainte d’être levés.

*Le Guillon: Nom du collège

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