Une biographie ouverte

 

Mémoires d’une mauvaise graine de Georges Emily (Inédit)

La foi, à vrai dire, ne m’est pas inconnue.

Mes premières années ont été calmes et, si j’ose dire, parfaites malgré une lenteur suspecte, une réserve qui s’annonçait déjà comme un mauvais présage.

Ma mère m’accompagnait tous les jours à Don Bosco, une école religieuse tenue par des sœurs en civil.

Ai-je reçu un enseignement catholique ? Je n’ai presque rien gardé de cette période ; à peine quelques bouts de décor. Les garçons et les filles étaient-ils séparés ? Je revois une grande salle où des jeunes filles (de simples silhouettes) étaient attroupées autour d’une sœur (pas un garçon en vue : une scène d’un autre âge) et où (c’est curieux) j’entrais en fanfaronnant, plutôt gêné d’être en retard.

Ou ne faisais-je que passer ?

En revanche, je me souviens fort bien comment le diable commença à s’en mêler.

Nous étions dans le jardin de l’école, en pleine récréation. Mon jeu consistait à tomber aux pieds des filles près des buissons. Mais ce que je voulais, c’était moins voir ce qu’il y avait sous leur jupe que rencontrer le diable en personne.

*

Mes rapports avec l’autre sexe se compliquèrent le jour où une fille me lança en criant du sable dans les yeux. M’étais-je brusquement retourné vers elle au point de l’effrayer ? Quelle devait être l’intensité de mon regard ?

La scène se passa derrière l’école. Là, se trouvait une salle bétonnée, creusée dans un talus et grillagée. Un ronflement continu de machine.

Je crois bien qu’un jour mon frère qui fréquentait l’école m’y avait emmené pour me mettre en garde. « C’est ici que l’on va t’enfermer… Si tu tiens à revenir. »

Plusieurs fois, en effet, j’étais revenu vers ce lieu dont je scrutais l’obscurité, hypnotisé par une présence hypothétique.

Par punition, le sable me contraignit à garder fermés des yeux qui me démangèrent pendant plusieurs jours (comme je dus tâtonner, cet après-midi-là, pour retrouver seul le chemin de l’école !).

Pour les nettoyer, on y mit un produit. Et de bleus, mes yeux devinrent orange.

*

Lors d’un séjour d’été dans le sud, un après-midi de sieste (une heure de réclusion obligatoire) où toute la maison semblait dormir sous un soleil accablant, mon grand oncle Raymond me surprit dans le lit de sa petite fille.

Je ne saurais dire ce que j’y faisais. Sans doute beaucoup de « bruit » (la seule distraction que j’eusse trouvée pour passer l’heure).

Véronique, effrayée, sembla crier (?).

J’entendis d’abord un grincement étrange dans l’autre pièce. Était-ce le diable qui se manifestait ? J’eus à peine le temps de le voir surgir, furibond, pour me flanquer une volée de coups qui me laissa sur le carreau.

(Il ne m’est resté de cette apparition que des yeux caverneux qui me regardent).

De retour dans les Alpes, un soir où je peinais à m’endormir, je voulus, sentant les larmes venir, me confier à mes parents mais mon frère (nous couchions dans la même chambre) m’empêcha de sortir.

Les jours suivants furent parmi les plus sombres de ma vie. Dans mon lit, la lumière une fois éteinte, j’étais saisi d’une terreur viscérale que je ne parvins à refouler qu’en me berçant, ce qui devint une habitude.

*

Mais à mes heures de paresse

je rêve encore

d’une poussée de sève

dressant feuillage contre ciel

à tout casser

*

Il me demanda : « Que veux-tu faire plus tard ? »

Je répondis timidement : « Lettres… »

Oh comme le mot me vint à l’esprit ! Je le suçais dans ma bouche comme un bonbon qui fond et qui écœure un peu.

Docile devant l’oncle Raymond, je le répétais du bout des lèvres. Et ma peau tancée, rougie retrouvait sa blancheur lactée comme par magie. Mais une colère de brute me travaillait.

*

Quel est celui que le feu ne fascine pas ? L’eau fascine. Mais l’eau apaise. Le feu n’apaise pas.

Comment j’ai failli un jour mettre le feu dans un camping près d’Argelès…

On m’avait formellement interdit de quitter la tente. Dans ma furie, je profitai de l’absence de mes parents pour faire prendre un journal sous une table. Et qu’importait ce qui pouvait arriver à mes fesses. Mon désir de voir monter les flammes pour me venger était bien trop irrésistible.

C’est aussi dans ce périmètre imposé (ou dans ses alentours) que je me découvris, le temps d’un été, une passion virulente pour les couteaux. Quelque chose d’aussi vilain qu’une plaie, une maladie.

Quelle grimace de mauvais garçon je devais faire, mon couteau dans la main.

*

Dans le salon, mon frère me somma de me dépêcher de m’habiller pour aller jouer dehors. L’occasion était rare. Exalté, j’enfilai mon pantalon en négligeant de mettre un slip. Quand, une fois dans les escaliers, je dus fermer ma braguette, mon sexe s’y coinça. Dans mon empressement, je forçai malgré tout comme un barbare, remontant la braguette jusqu’en haut.

J’ignore comment je m’y pris, mais le prépuce sortait à présent du pantalon, me faisait un peu mal mais réussit à me tirer un sourire fanfaron. C’était plutôt rigolo.

Avec une sourde appréhension, je montrai l’affaire à mon frère qui me suggéra calmement de retourner dans l’appartement.

Ma mère fut catastrophée. Quelle honte c’était ! Mais qu’est-ce que j’avais fait ? Tu vas voir quand ton père va rentrer… le petit monstre !

Je me mis à brailler.

Quand mon père rentra du travail, il m’emmena d’urgence à l’hôpital. On m’allongea sur une table d’opération.

Tétanisé par la peur, je jetais autour de moi, à mon père qui fut bienveillant, des yeux hagards. J’étais au plus bas, forcé de montrer la chose au chirurgien. Ma déconfiture fut complète quand ce dernier découpa la braguette en riant et m’anesthésia pour enlever le morceau de tissu.

*

C’est à Luc-en-Diois, en colonie de vacance, que j’ai appris à regarder les garçons différemment. Ma première excursion seul, loin du giron familial, dans l’inconnu.

Sur le chemin qui nous conduisait aux bâtiments des garçons, après une vérification des listes, le moniteur m’annonça qu’il n’y avait pas de place pour moi, que je devais passer mon séjour avec les filles.

Nous étions six ou sept par dortoir.

La première nuit, ma voisine de lit pleura et se mit à vomir. Je la consolai comme je pus par quelques mots choisis avec prudence.

Très vite, bien sûr, je me sentis flatté du privilège que le hasard m’accordait et j’en conçus tous les avantages (mais ceci n’est-il pas un effet de manche ?)

Un jour, dans l’arrière cour, je vis un garçon grimper dans un arbre. D’une voix forte, il m’invita à le rejoindre. Je me tint sur la réserve et refusai, les bras croisés. Je restais quelques secondes à regarder ce grand gaillard. Quelque chose avait changé. Une impression plutôt étrange. Dans ma tête, ça ne tournait plus rond.

Je me mis à philosopher avec les filles.

Au cours d’une conversation, l’une d’elles me dit : « Il te manque un boulon. » Je lui fis remarquer la pertinence de l’expression en expliquant (c’était prouvé) que le cerveau n’était qu’un assemblage de ressors et de vis en m’échauffant à tel point qu’elle me prit pour un fou et finit par s’enfuir. Mais qu’est-ce que cet énergumène venait faire dans le dortoir des filles ?!

Mon humour décalé n’avait pas produit l’effet attendu.

J’étais un incompris.

(Extrait)

*

Le Jardin (un gros poids en moins)

Après ses études, O… mène une vie pauvre mais déterminée, monastique.

La chambre qu’il loue n’a été choisie que pour l’écriture. Ce qu’elle offre se réduit à quelques livres, un lit, une porte, une fenêtre et quatre murs.

Porte et fenêtre se font face.

La première donne sur la ville, dans sa réalité la plus immédiate, la plus brute ; la seconde ouvre une voie plus contemplative sur un petit jardin, et au-delà sur la ville qui semble se perdre dans un bruit continu de voitures.

Dans la solitude la plus dense, lorsqu’il écrit, O… croirait presque entendre des voix. Ce sont ces quatre murs, imagine-t-il. Et lorsqu’ils parlent, les murs disparaissent !

« Mais qui parle ? » se demanderait-on.

Tout cela s’ouvrirait peut-être dans une tension extrême sur un mystère ineffable. La découverte d’un lourd secret. Gisant tout au fond du jardin comme une bête convulsive. Qui reviendrait à elle dans un fouillis, un mirage (de narcisses ? de pivoines ?) avant de disparaître… pffft… en emportant avec elle son étrange massif de fleurs…

Oui, se réjouit O…, j’aime cette idée que quatre murs se mettent à parler. Et, parlant, se volatilisent dans la solitude la plus dense. Emportant avec eux mon secret. Pour un instant de grâce.

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