Une biographie ouverte…

 

Quel parent n’a pas menti à son enfant pour redorer le roman familial ? Pour ma part, mon père me raconta très tôt qu’Albert, Albert Marquet, le célèbre peintre post-impressionniste, continuateur de Cézanne et ami de Matisse, était un oncle de la famille. Et cette idée, je l’adoptai d’autant mieux que mon père peignait aussi, et qu’il peignait très bien. Il comptait en outre, parmi ses talents, celui de l’écriture…

Tels étaient les deux figures à la hauteur desquelles il me fallut grandir dès que l’idée, somme toute saugrenue, me vint d’écrire.J’avais alors de très hautes ambitions. Je découvrais Baudelaire, Nerval, Chateaubriand. Et je mettais beaucoup de zèle à fignoler mes premiers vers dans l’espoir d’acquérir au plus vite gloire et immortalité. Jusque-là quoi de plus banal ? Sauf que je lisais fort peu…

J’avais, et j’ai encore aujourd’hui, une culture lacunaire. Mes exigences, avec ces deux figures tutélaires, n’avaient d’égale que mon ignorance. Mais elles étaient bien là. Des fièvres me poussaient comme dans les romans des derniers siècles, et je commençai à mener, à cause d’elles, une existence chaotique, toute en ligne brisée… un vrai poète. Un diagnostic médical fut établi à l’âge adulte : Schizophrénie.

Dès que j’ai commencé à écrire vraiment, l’esprit de continuité est devenu mon enjeu principal. J’avais deux garde-fous : la confiance, du moment que les mots sur lesquels on s’appuie sont notre planche de salut. Et la prudence, une prudence accrue car la moindre ineptie devient fatale quand les repères nous manquent, ceux de nos prédécesseurs.

Mais il faut oser se demander si une œuvre digne de ce nom est vraiment impossible à partir d’une telle déficience. Ou si l’art, sans être facilité, peut naître par une espèce de ruse de ces lacunes qui réduisent d’ordinaire nos lumières et sapent nos assises. Si elles peuvent avoir une incidence sur l’œuvre, l’augmenter d’une certaine façon et, par un spectaculaire retournement, contribuer à une dynamique créatrice. En un mot, si ces limites peuvent faire positivement sens du point de vue de l’œuvre, dans sa quête d’images et de symbolesBaudelaire, le plus moderne de nos poètes, n’écrit-il pas : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »? 

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Une telle lacune dans l’exercice de l’art, combinée à de notables exigences, occasionne un désordre mental manifeste dont on commence par faire la matière de son œuvre : hallucinations (ou plutôt anamorphoses), essentiellement auditives et de mauvais aloi, qui nous rejettent aux confins de la modernité (et je me pris plus d’une fois à rêver d’être le chantre anonyme de la dernière modernité).

Parce que l’on est exigent et sans mémoire, on se met à creuser. De cela, sans doute, procèdent notre sens et notre souci, viscéraux, de la continuité. Et cette continuité dans l’œuvre, qu’elle rend seule possible, nous vient de deux manières : Par le don quasi-providentiel du réel. Un paysage nous est donné, le quotidien d’une fenêtre qui entrerait dans un accord merveilleux avec l’état de notre sensibilité. Et le retour constant d’une image, élaborée à partir d’une mémoire toute personnelle. C’est ainsi que l’oiseaumétaphorisant l’ouverture du regard, deviendrait mon leitmotiv, ma règle dont l’usage varierait par jeu selon le contexte (tel, du moins, en serait le projet).

Cette image, je le sais maintenant, trouve son origine dans un poème de mon père sur la liberté. On y voit un oiseau s’envoler de sa cage. Ce poème, lu enfant, a été mon premier contact avec la poésie.

Mais le plus intéressant, c’est que cette image périodique, obsessionnelle tant les oiseaux chez moi sont partout, me viendrait dans un égarement et une préoccupation des mots tels que les murs se volatiliseraient; et le monde extérieur d’apparaître dans une entre-vision… Ou bien de se lever comme un paysage, simple feuillage, pauvre à l’image de la bête sans mémoire qui creuse pour s’ouvrir un chemin à vol d’oiseau, et s’obnubile à perdre l’horizon.

L’image ne s’interposerait plus entre le réel et moi mais au contraire par sa récurrence, son rituel et la possibilité de son jeu m’ouvrirait vers lui une voie royale, directe (tel, du moins, en serait le projet). Et de ma chambre, entre ville et jardin, notre rapport, partiellement libéré de ses contraintes, tendrait vers le mystique, mais sans jamais y parvenir.

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