Fenêtre sur

 

Par la fenêtre je me suis fait feuillage (extrait)

En me repliant sur les mots, je délimite ce lieu pour en faire une serre chaude où, suivant l’état de mon angoisse, les bruits de la ville se répandent comme amortis et s’étendent à une vitesse variable comme des végétations capricieuses tantôt fluettes, tantôt grasses.

Ma serre chaude est un laboratoire. Les bruits, qui ne sont rien par eux-mêmes, y deviennent visibles par vagues, par fourmillement, par perles, par monts. Quand, les jours d’insomnie, l’esprit ne peut se reposer dans la proximité bienfaisante de la mémoire, il attend de son angoisse que le voile tombe, aux mille formes, devant la fenêtre ouverte.

Sans doute ma mémoire, que vient toucher cette matière agressive, se replie-t-elle, se réfugie-t-elle dans un lieu inconnu. Et peut le soir, non se lever spontanément avec son lot d’images, mais se rapprocher lentement de la fenêtre ouverte et respirer lorsque les bruits de la route se taisent ou n’ont plus le pouvoir de bousculer, dehors, l’ombre plus sereine et plus pâle.

Mais parfois la nuit tombée, ces bruits viennent s’amalgamer comme des fumées à la lumière bienfaisante de ma lampe. Comme dans un rêve, l’esprit ne sent plus la barrière qui sépare le dedans du dehors qu’il absorbe continûment et peut venir se réchauffer dans l’air. Et s’il tente de s’approcher de la source de ces bruits pour l’étudier, il ne le peut : l’épreuve est au-delà de ses forces. Mais lorsqu’il s’en détourne pour chercher ses mots et creuser, ils retrouvent, ces bruits, toute latitude et, s’aventurant dans l’espace résonant de ma chambre, restituent à l’oreille, aux mots de plus claires visions.

Et si, pour vous, ces mots se détachent noir sur blanc pour dire leur absence, ils constituent pour moi la couche, la membrane la plus superficielle et la plus essentielle de ces formes. C’est eux qui les font reluire et ressembler à ces bijoux multicolores taillés d’une main habile qui imitent les fruits, les fleurs et autres végétaux.

                                                            L’aiguillon

Vous balancez mollement, vous gigotez, on ne sait quelle parole vous échangez avec le vent. Puis tout redevient immobile silencieux. On sent alors tant de lassitude peser sur vous. Car vous pendez déjà… et quand vous tomberez ma main continuera sans vous à gratter sous mon front dégarni (car lorsqu’on cherche, dedans son œil la flamme exténuée, on vous trouve devant soi comme au fond d’un miroir une main secourable agite sa lanterne).

                                                                             *

Oui, creuser. Et sans aller chercher trop loin approfondir notre coïncidence. A chaque fois le même geste, en m’exauçant dans l’heure, nous soude l’un à l’autre.

Car si je m’éclipse en cédant au devoir d’écrire mon geste me reconduit toujours là où m’attendent pour me faire signe les choses vues cent fois et cent fois délaissées. Et dans cette exacte proportion entre elles si humbles et moi diminué après m’être ingénié là où il n’y a rien à voir à dire se lève le paysage. Mon regard s’est posé sur lui comme un oiseau pour y faire son nid d’expédients.

                                                                            *

Mais quand le ciel est couvert, que tout est silencieux, quand le feuillage est immobile, on est comme hébété frappé comme si dans le feuillage on pressentait l’éclair, couvait l’orage (à côté les lilas ont fleuri). Et si forts ces arbres peut-être centenaires… et cependant il pend là immobile comme un prodige.

                                                                            *

Cette lourdeur aujourd’hui, est-ce un souvenir qui pèse comme un fruit encore vert ? On ne sait. Et l’on attend que la nuit désemparée s’achève pour voir tomber les vieux airs de notre enfance. Au lieu que la main nous retenant au fond de la tanière nous lâche tout à coup au milieu d’un concert de bruissement d’autobus de sirène d’oiseau.

                                                                            *

Être comme une bête aveugle qui flaire le mufle à terre (oubliant le coup d’aiguillon qu’elle a reçu) et qui s’arrête pour repartir du même point en redressant la tête et poser sur le soir de grands yeux étonnés.

Ces arbres ne sont là que pour celui qui cherche tout le jour. Peut-on se redresser sans un signe de vous… sans un signe… pour profiter encore du don que vous nous faites au soir d’été… personne dans le jardin, aucun bruit sur les routes.

                                                                           *

Notre poésie est retournée dans le giron de la nature. Mais elle porte l’empreinte de la modernité. Ambitieuse elle est sortie affaiblie de sa lutte. Elle est pauvre elle est pâle et médiocre devant celles qui l’ont précédée. Elle creuse mais n’a plus la force de se souvenir. Mais elle prétend tirer de l’oubli ses ressources hallucinatoires qui le jour la divertissent et attend le soir pour se contenter d’un accoudoir où se reposer en regardant silencieusement par la fenêtre ouverte d’humbles et paisibles paysages à l’horizon borné un arbre une façade baignés dans la pâleur du soir.

 

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