Le Coucher de Soleil romantique de Charles Baudelaire

(Les Fleurs du mal)

Que le soleil est beau quand tout frais il se lève,

Comme une explosion nous lançant son bonjour !

-Bienheureux celui-là qui peut avec amour

Saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve !

Je me souviens !..J’ai vu tout, fleur, source, sillon,

Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite…

-Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,

Pour attraper au moins un oblique rayon !

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ;

L’irrésistible Nuit établit son empire,

Noire, humide, funeste et pleine de frissons ;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,

Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,

Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

Le poème est une célébration dans la mémoire de l’espace lumineux, de la présence matinale. Mais il tente aussi de rendre compte dans son actualité le moment de la rupture, entre le souvenir du jour qui s’éteint et l’avènement de la nuit la plus noire ; il s’inscrit dans un travail d’élucidation, au sens rigoureux, comme tension vers la lumière dès que la Nuit s’installe, comme lutte impuissante en faveur d’une mémoire dépositaire de ce qui est perdu : « Et je poursuis en vain le Dieu qui se retire ». Lutte impuissante, car avec le retrait du soleil, le poète pressent déjà que la Nuit qui ne peut qu’avancer est une nuit radicale qui emporte tout, jusqu’au souvenir, et le laisse dans une perplexité anxieuse où il n’est plus capable de nommer ce qu’il a perdu. Le soleil est devenu « le Dieu » pour attester la radicalité, la globalité et l’énigme de ce qu’il perd et qu’il s’agit alors de déterminer dans les mots.

Ce souci de la détermination se manifeste donc par le choix audacieux, la combinaison inattendue d’un nom propre –qui n’admet par définition aucune détermination particulière –et d’un déterminant. Cette surdétermination présente un paradoxe : car ce qui est perdu pour les sens, le « soleil », et plonge la conscience dans la nuit, fait apparaître en surplus, au moment de sa disparition, une valeur nouvelle essentielle qui donne, quand et seulement quand il disparaît, la mesure réelle de ce qui est perdu. Le soleil est devenu « le Dieu », disions-nous. La perte pour les sens est un gain pour la conscience intellectuelle parce que cette perte excède en fait la réalité sensible, la déborde et peut désormais faire sens dans le langage, dans le poème. Cet excédent serait un peu la partie invisible de l’objet sensible, l’envers de ce qui est perdu et qui n’attendrait que la disparition du soleil, sa face claire, pour se manifester à la conscience et lui donner la possibilité d’appréhender dans l’obscurité grandissante l’ampleur de ce qui est perdu : quelque chose de plus vaste que le jour, que ce « tout, fleur, source, sillon ». Mais il a fallu pour cela que la nuit s’avance car elle seule est capable dans sa lente, irrésistible et puissante expansion1 de donner la mesure de ce qui est perdu.

Cette surdétermination nous renvoie donc en dernier ressort à ce qui est réellement perdu pour le mettre en question et en faire une énigme. Cette énigme l’est d’abord pour le langage car la perte est si radicale que la conscience la subit dans un moment indéfini où les mots manquent, lui font défaut : nous reconnaissons là l’expérience de l’impasse. La mémoire est pour ainsi dire trouée, elle se perd, d’où le caractère impérial et expansif de la nuit qui s’établit dans un moment toujours actuel. La conscience de la perte est une conscience négative dans la nuit qui s’avance. Le poète pressent avec elle la perte de quelque chose qu’il n’est plus capable de nommer comme telle, dont le référent a perdu tout caractère d’évidence au sens rigoureux du mot et dont il éprouve la nécessité comme une idée fixe : « mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ». Il se met à chercher ses mots, il nomme le soleil « le Dieu » et invente sa première métaphore. Le langage, aussi métaphorique, la nomination aussi impropre et approximative soit-elle, est essentielle pour le poète car elle est garante de sa mémoire, elle lui sert de lanterne jusqu’à l’aube prochaine mais toujours improbable.

1 A la différence du soleil matinal spontané qui, « comme une explosion, nous [lance] son bonjour ».