On en parle

Par la fenêtre je me suis fait feuillage, Fabien Marquet, éditions Unicité

« Ce qui est intéressant dans ce livre, c’est le cheminement de l’écriture à partir d’un même motif observé dans un feuillage. Le lecteur remarque d’emblée que les textes rassemblés dans ce recueil n’ont pas été écrits dans un même élan. Le livre est découpé en plusieurs parties, écrites à des périodes différentes et fruit de cinq années d’écriture. Cela commence par de courtes proses. Courtes mais denses. En les relisant plusieurs fois, on comprend que les mots ont différentes significations. Les parties qui suivent sont très distinctes. Fabien Marquet crée, donne plusieurs orientations à sa poésie. Il utilise le chant, le théâtre, les voix, la narration. Passe d’un style à l’autre. Il sait aussi écrire des textes condensés et forts de sens, des textes qu’on a envie de lire plusieurs fois pour les laisser résonner en soi.

D’exil je suis rentré

Après la plus la ville s’ébroue

rien ne bouge pour moi

qu’une poignée d’oiseaux

Revenons-en au titre : Par la fenêtre je me suis fait feuillage. Ce titre est également un vers du recueil et jalonne le livre, l’écriture. Il revient comme un leitmotiv. La fenêtre et le feuillage. Le soi et le dehors. Le soi et le temps. Les yeux et l’enfance. Le feuillage et nos humeurs. La fenêtre et nos pensées. Le rapport de dépendance de l’homme avec la modernité va jusqu’à dénaturer l’individu, le réduire à l’image de bête. C’est ici que la fenêtre prend son importance, car elle apporte à la bête, qui creuse et qui cherche, le miroir nécessaire pour s’appréhender et se renouveler. La question des oiseaux, du feuillage revient souvent un peu comme si l’œil voulait s’ouvrir comme une volière. Se glisse également une autre réflexion : « notre poésie est retournée dans le giron de la nature ». À cette affirmation, nous serions tentés de demander : serait-ce une bonne chose ? Beaucoup de poètes écrivent sur la nature, ce qui rend la tâche difficile à Fabien Marquet, car il est conscient que cette poésie sur la nature « est affaiblie par la lutte. Elle est pauvre elle est pâle et médiocre devant celles qui l’ont précédée ». Fabien Marquet s’est donc saisi là d’un thème dont il sait qu’il pourrait tomber dans une sorte de banalité. Mais il s’en sort très certainement, car il ne suffit pas de regarder, d’observer mais plutôt de faire l’effort de se détacher de son milieu pour « comprendre ce que signifie voir ». S’il s’en sort, c’est aussi car la langue et l’image se renouvellent en même temps que s’affirme le chemin pris à partir de l’observation d’un simple feuillage, dans le jardin. Un motif intériorisé par l’image pour rendre compte du regard. Il faudra suivre les prochaines publications de Fabien Marquet

Secret des yeux bien gardés

chemin de mai en toute saison

J’ai des oiseaux plein la tête

ils se balancent comme des épis et puis s’envolent

mon regard s’est ouvert au delà de la pluie

comme les bras d’une femme aimantée

je regarde mes mains cueillies par le travail »

Note parue sur le site de Terre à ciel, Hep ! Lectures fraîches ! Novembre 2018 (Cécile Guivarch)

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Un jour, un texte : Fabien Marquet, dans les feuillages de la vie

« Trois courts extraits d’une longue suite qui donne à sentir notre rapport à la nature, à considérer l’envers du miroir qu’elle propose. Une promenade des mots, entre élégie et chant, interpellation de soi »

Vous balancez mollement, vous gigotez, on ne sait quelle parole vous échangez avec le vent. Puis tout redevient immobile silencieux. On sent alors tant de lassitude peser sur vous. Car vous pendez déjà… et quand vous tomberez ma main continuera sans vous à gratter sous mon front dégarni (car lorsqu’on cherche, dedans son œil la flamme exténuée, on vous trouve devant soi comme au fond d’un miroir une main secourable agite sa lanterne).

In Par la fenêtre je me suis fait feuillage, © Unicité, 2018, p.15

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Je laisse mon cahier blanc mon herbier de paroles
je prépare le silence à d’autres paraboles
je baptise mon pied en foulant ton église solitude
je baptise ma main au fer blanc de ta main
je baptise mes yeux aux couleurs les plus vives de leur solitude

ibid, p.59

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Et j’ai cherché le dernier mot le dernier jour

celui qui ne nous trompe pas

je n’avais plus qu’à regarder dehors

le ciel est gris étaient les seuls mots qui me sauvaient du jour

j’espérais voir demain plus d’espaces ouverts

sur la seule moisson qui méritait ma main

ibid, p.103

Note parue dans La Pierre et le sel, actualité et histoire de la poésie (Blog animé par Pierre Kobel), 19 mars 2019

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« Fabien Marquet a pris le parti d’observer la nature et de trouver comment il pouvait s’y attacher. Il est vrai que l’homme est de plus en plus un phénomène urbain. Le ciel lui a répondu par un vol d’oiseau :

A la lumière du soir j’ai gagné mon salut

Le monde peut bien s’écrouler

Par la fenêtre je me suis fait feuillage

J’ai poussé comme le gui

Pourquoi pas ? Ce serait une solution mais non pérenne. N’y voyez aucune moquerie (le propos de Fabien Marquet est très sérieux, nous allons le découvrir plus loin) je propose que l’on transforme les fabricants de pesticides en oiseaux, insectes, arbres et eaux. Bien sûr je déraisonne mais n’oublions pas la phrase d’Einstein à propos des abeilles. Je reviens à mon sujet. Cela se passe devant un miroir qui ressemble à la caverne de Platon :

La main perdue dans son miroir

est plus lourde qu’une chaloupe

qui ne sait plus le chemin de la mer

Belle critique de l’idéalisme, on imagine ce dialogue entre Platon et Aristophane. La suite me plaît :

J’ai fait le tour de mon visage

je ne vois plus que vous

mon cœur est un pommier

où viennent nicher tous vos oiseaux »

Note parue dans Verso, n°177, juin 2019